Hume (1711-1776)


David Hume est l’un des plus grands penseurs du XVIIIe siècle et une figure centrale des Lumières écossaises. Connu pour son scepticisme, Hume a profondément marqué la philosophie moderne par son analyse de la nature humaine, de la connaissance, de la morale et de la politique. Ses réflexions, empreintes d’un empirisme radical, ont bouleversé les certitudes de son époque et ouvert la voie à une philosophie pragmatique et prudente, fondée sur l’expérience et la conscience des limites de la raison humaine.

Une crise existentielle à l’origine de sa pensée

Né à Édimbourg en 1711, David Hume est destiné à une carrière dans le droit, mais il rejette rapidement cette voie, sentant que sa véritable vocation se trouve dans la philosophie. À l’âge de 23 ans, il traverse une crise existentielle qui le pousse à s’interroger sur les fondements de la connaissance et de l’existence humaine. En quête de réponses, il s’exile en France et s’installe à La Flèche, où il entreprend la rédaction de son œuvre majeure : Le Traité de la nature humaine (1739).

Dans ce vaste projet, Hume cherche à fonder une science de la nature humaine basée sur l’observation et l’expérience, en rupture avec les spéculations métaphysiques et rationnelles qui dominent la philosophie de son temps. Il adopte un empirisme radical, affirmant que toute connaissance dérive des impressions sensibles, c’est-à-dire des données que nous recevons à travers nos sens. Mais pour Hume, la nature humaine est discontinue, mouvante et changeante, ce qui rend toute certitude impossible.

Cependant, le Traité de la nature humaine est accueilli par une indifférence générale, ce qui pousse Hume à réorienter sa carrière philosophique. Piqué au vif par cet échec, il décide de publier des œuvres plus accessibles, telles que l’Enquête sur l’entendement humain (1748) et l’Enquête sur les principes de la morale (1751). Si le style devient plus concis et plaisant, les idées fondamentales de Hume demeurent les mêmes.

L’empirisme sceptique : la connaissance par l’expérience

Hume se distingue des autres sceptiques par son refus de neutraliser la croyance à la manière des sceptiques antiques, tout en rejetant la démarche cartésienne qui vise à dépasser le doute par des certitudes rationnelles. Au contraire, Hume accepte l’incertitude et propose de vivre avec elle, en se fondant sur l’expérience. Pour lui, la raison humaine est limitée et ne peut jamais atteindre des vérités universelles ou nécessaires.

L’un des aspects les plus radicaux de la pensée de Hume est sa critique du principe de causalité. Selon lui, nous n’avons aucune garantie rationnelle que les événements soient liés par une relation causale nécessaire. Ce que nous appelons causalité n’est en réalité qu’une habitude mentale : nous observons des événements se succéder régulièrement et supposons qu’ils sont liés. Mais cette croyance en la causalité repose sur la répétition d’expériences passées, non sur une certitude logique. Comme Hume l’écrit dans l’Enquête sur l’entendement humain (1748), « l’esprit est porté par l'habitude à attendre une conséquence habituelle à l'apparition d'un événement », mais l’incertitude demeure toujours.

Une morale fondée sur les sentiments

Sur le plan moral, Hume rejette l’idée que la raison puisse fonder la morale. Il soutient que les jugements moraux ne sont pas des conclusions rationnelles, mais des réactions émotionnelles. Comme il l’exprime dans le Traité de la nature humaine, « la moralité est plus sentie que jugée ». Les actions que nous approuvons ou désapprouvons suscitent en nous des sentiments d’approbation ou de désapprobation, et c’est sur ces sentiments que se fonde la morale.

Hume est donc un précurseur d’une éthique sentimentaliste, où les sentiments de bienveillance et de sympathie jouent un rôle central. Contrairement aux rationalistes qui cherchent des principes universels pour guider l’action morale, Hume insiste sur le caractère contextuel et subjectif des sentiments moraux. C’est cette approche qui inspirera plus tard des penseurs comme Adam Smith et John Stuart Mill.

La politique de la coutume et de l’intérêt commun

Hume applique sa philosophie de l’incertitude et de l’expérience également à la politique. Il rejette toute idée d’un fondement absolu pour légitimer l’autorité politique. Pour lui, le pouvoir politique ne repose ni sur des droits divins ni sur un contrat social abstrait. Il trouve son origine dans la coutume et les habitudes sociales qui se sont établies au fil du temps. Cependant, Hume souligne que la coutume ne légitime l’autorité que lorsqu’elle sert l’intérêt des citoyens.

Dans son essai Des premiers principes du gouvernement (1742), Hume affirme que l’autorité doit être jugée en fonction de son utilité pour la stabilité sociale et le bien-être des citoyens, et non sur la base de principes théoriques. Loin de défendre une vision révolutionnaire ou dogmatique du pouvoir, Hume adopte une approche pragmatique et prudente des affaires publiques, fondée sur l’observation de la réalité sociale.

Critique de la religion et rejet du surnaturel

Hume est souvent accusé de scepticisme et même d’athéisme par ses contemporains, notamment en raison de ses critiques acerbes à l’égard de la religion. Bien qu’il évite d’attaquer frontalement la foi religieuse, Hume remet en question les principaux arguments en faveur de l’existence de Dieu, en particulier l’argument du dessein, qui prétend que l’ordre de l’univers prouve l’existence d’un créateur. Hume estime que cet argument repose sur une analogie douteuse entre les œuvres humaines et le monde naturel.

Dans ses Dialogues sur la religion naturelle (publiés après sa mort en 1779), Hume s’interroge sur la validité des croyances religieuses, affirmant que celles-ci ne reposent que sur des habitudes et des témoignages peu fiables. Il critique également la croyance aux miracles, qu’il considère comme des violations des lois de la nature. Pour Hume, il est toujours plus rationnel de supposer que les témoignages de miracles sont faux plutôt que de croire que les lois de la nature ont été suspendues.

L’héritage de Hume : l'antidote au dogmatisme

Décrié par certains pour son scepticisme radical, Hume a néanmoins laissé une empreinte indélébile sur la philosophie moderne. Sa critique des certitudes métaphysiques et religieuses, sa réflexion sur la nature de la connaissance, et son approche pragmatique de la morale et de la politique ont inspiré des générations de penseurs. Immanuel Kant, profondément marqué par la lecture de Hume, avouera que ce dernier l’a « tiré de son sommeil dogmatique », une reconnaissance majeure de l’influence de Hume sur la philosophie postérieure.

Citations emblématiques de David Hume

« Il n’est pas irrationnel de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt. »Traité de la nature humaine (1740).

« Le malheur d’autrui nous donne une idée plus vive de notre bonheur, et son bonheur une plus vive idée de notre malheur. »Enquête sur les principes de la morale (1751).

« La moralité est plus sentie que jugée. »Traité de la nature humaine (1739).

« Rien n’est plus libre que l’imagination humaine. »Traité de la nature humaine (1739).

« L’habitude est le grand guide de la vie humaine. »Enquête sur l’entendement humain (1748).

L’héritage de Hume

David Hume est resté une figure incontournable de la philosophie moderne, un penseur qui a osé embrasser l’incertitude et remettre en question les dogmes les plus ancrés de son époque. En défendant une approche empirique de la connaissance et en refusant les certitudes absolues, Hume a posé les bases d’une réflexion critique et sceptique qui continue d’inspirer la philosophie contemporaine.