L’expression « À chacun sa vérité » semble d’abord relever du bon sens et de la tolérance : elle inviterait à respecter les opinions de chacun et à reconnaître la pluralité des points de vue. Mais, prise à la lettre, elle paraît aussi ruiner l’idée même de vérité : si ce qui est vrai pour moi peut être faux pour toi, que reste-t-il d’une vérité commune, partageable, qui prétend valoir pour tous ?
La vérité, c’est ce qui est, ou bien une pensée ou une parole qui correspond exactement à ce qui est. Dire « à chacun sa vérité » ou « à chacun sa part de vérité » est un contre-sens ! Il n’existe qu’une seule vérité, qui est une adéquation stricte au réel. Le jugement est la faculté de distinguer le vrai du faux. Par définition, on ne devrait pas pouvoir changer de jugement ; on peut seulement changer d’opinion ou améliorer, affiner nos connaissances.
La connaissance est un certain rapport de conformité, de ressemblance, d’adéquation rationnellement justifiée entre l’esprit et le monde, entre le sujet et l’objet.
La croyance, c'est le fait ou l'action de croire, c'est-à-dire d'attacher une valeur de vérité à un fait ou à un énoncé, sans légitimation rationnelle ou empirique. Une croyance peut être vraie ou fausse ; on peut « tomber juste » ! Mais une croyance ne peut avoir le statut de connaissance.
Un « préjugé » est littéralement un pré-jugement, un jugement formé à l'avance, sans examen critique ni véritable fondement. Comme la croyance, le préjugé peut être vrai ou faux ; on peut « tomber juste » ! Mais un préjugé ne peut avoir le statut de connaissance. Les origines du préjugé incluent le fonctionnement de notre cerveau, notre éducation, notre socialisation, notre culture et nos expériences.
Une opinion est un avis que l’on forme à partir de notre expérience. Elle suppose, contrairement au préjugé, une certaine forme de rationalité : comparaison, réflexion. On dit bien : « se forger une opinion ». On soutient : « c’est mon opinion », alors qu’il ne viendrait à personne de dire : « c’est mon préjugé » ! Toutes les opinions se valent-elles ? Sur le plan de la vérité, non : certaines sont vraies, d’autres fausses.
Une erreur est le contraire de la vérité, tandis que l’illusion est le contraire de la réalité. L’erreur relève du discours ou de la connaissance (ignorance, préjugé ou opinion fausse), alors que l’illusion relève du réel ou de l’être (une fausse réalité).
Une autre définition de l’illusion semble plus pertinente. Pour Kant : « Est illusion le leurre qui subsiste même quand on sait que l’objet supposé n’existe pas. » Par exemple, le fait que la lune paraisse plus grande à son lever, que le soleil semble tourner autour de la Terre, ou que la paille dans le verre d’eau paraisse tordue.
L’illusion ne résulte pas de l’ignorance, mais de l’impossibilité dans laquelle nous nous trouvons de percevoir la vérité, même quand nous la connaissons. « Les yeux, disait Lucrèce, ne peuvent connaître la nature des choses. » Selon Kant, notre perception est toujours médiatisée par des structures a priori de notre esprit, comme l'espace et le temps. Autrement dit, on ne connaît jamais les « choses en soi », mais seulement leurs apparences, qui sont par définition limitées.
Enfin, pour Spinoza, l’origine d’une erreur définit une illusion. Ce qui caractérise une illusion, « c’est qu’elle est dérivée de désirs humains. » L’illusion serait donc une forme de croyance. Par exemple, nous disons bien « se faire des illusions » ou « prendre ses désirs pour la réalité ».
La distinction de ces registres montre que tout ce que chacun tient pour « sa vérité » peut, en réalité, n’être qu’opinion, préjugé, erreur ou illusion.
Le mot grec Alètheia, que l’on traduit par « vérité », est entendu comme « dévoilement », « désoccultation ». La vérité n’est plus seulement conformité d’un discours à une chose : elle est ce par quoi quelque chose vient à la lumière, sort de la dissimulation.
Cette conception a deux conséquences majeures : d’abord, la vérité n’est pas entièrement donnée d’emblée, mais suppose un processus d’enquête, de dévoilement progressif ; ensuite, ce dévoilement reste toujours partiel, situé, dépendant d’un certain horizon de sens. On peut alors comprendre que chaque sujet n’accède qu’à une certaine modalité de la vérité. Mais ce « caractère situé » n’implique pas qu’il y ait autant de vérités que de sujets : il signifie plutôt que l’unique réalité peut se dévoiler selon des perspectives diverses.
Protagoras, sophiste du Ve siècle avant notre ère, est célèbre pour la formule : « L’homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont en tant qu’elles sont, de celles qui ne sont pas en tant qu’elles ne sont pas », que Platon lui attribue dans le Théétète. Cette thèse est généralement comprise comme relativisme : serait vrai pour chacun ce qui lui apparaît tel, en fonction de sa perception ou de son opinion.
Une telle doctrine semble donner un fondement philosophique à l’idée « À chacun sa vérité ». Si « l’homme », entendu comme l’individu singulier, est la mesure de ce qui est, alors il n’existe plus de critère extérieur permettant de trancher entre des opinions contraires. Protagoras illustre son propos en prenant des exemples sensibles : ce qui est chaud pour l’un peut être froid pour l’autre, et, pour chacun, son sentiment a sa « vérité ». Cette thèse, généralisée aux jugements moraux et politiques, débouche sur un pluralisme radical.
Socrate met en évidence le paradoxe interne de ce relativisme. Si toute opinion est vraie pour celui qui la professe, alors l’opinion de celui qui nie le relativisme (et affirme qu’il y a des vérités objectives) est elle aussi vraie pour lui. Autrement dit, la thèse « toutes les opinions sont également vraies » se détruit elle-même lorsqu’elle reconnaît comme « vraie » l’opinion contraire.
Chez Kant, la vérité reste définie comme « l’accord de la connaissance avec son objet », mais elle est liée à la structure même de la faculté de juger. Ce qui est proprement « subjectif » dans un jugement, chez Kant, ce n’est pas qu’il soit arbitraire, c’est qu’il est toujours rendu à partir de formes a priori de notre sensibilité (espace et temps) et de catégories de l’entendement, qui sont communes à tous les sujets rationnels.
Ainsi, si la connaissance est marquée par la finitude (nous ne connaissons les choses que comme phénomènes, c’est-à-dire telles qu’elles nous apparaissent selon nos formes de sensibilité), il n’en résulte pas que « chacun » ait « sa » vérité. Les conditions subjectives de la connaissance, chez Kant, sont en même temps « intersubjectives » : elles valent pour tout sujet humain. Ce qui est fondé en raison comme vrai est donc, en droit, valable pour tous ; la vérité a un horizon d’universalité, même si elle est toujours prononcée à partir d’un certain point de vue humain.
Spinoza propose une autre voie : il conçoit la vérité non comme simple conformité extérieure, mais comme adéquation interne de l’idée à son objet. Une idée vraie est « adéquate », c’est-à-dire qu’elle exprime pleinement la structure de la chose, selon l’ordre nécessaire de la nature. Et il affirme cette proposition célèbre : « La vérité est norme d’elle-même et du faux », ce qui signifie que c’est à partir de la vérité seule que l’on peut reconnaître l’erreur.
Chez Spinoza, connaître véritablement, c’est augmenter sa puissance d’être, devenir cause adéquate de ses affects, se libérer des passions tristes. La vérité n’est pas la propriété privée d’un sujet, mais ce par quoi celui-ci s’accorde à l’ordre universel de la substance infinie. Il y a donc une unique vérité, qui est l’expression de la nécessité divine naturelle, et chacun n’en saisit qu’une portion plus ou moins adéquate.
L’histoire des sciences illustre exemplairement ce que signifie approcher la vérité : non pas « posséder » une vérité, mais faire un « pas de côté » par rapport à l’immédiateté de l’expérience et de l’opinion. Le « pas de côté » scientifique consiste à se décentrer de sa perception spontanée, à réaliser des « expériences de pensée », à construire des instruments de mesure, des protocoles, des modèles mathématiques, qui corrigent les illusions du sens commun.
Ainsi, la physique moderne a remis en cause les évidences de la perception ordinaire (par exemple l’idée que la Terre est immobile ou que le temps s’écoule de la même manière pour tous), précisément en opérant cette distance, ce pas de côté. Le savant ne dit pas : « À chacun sa vérité », mais : « Soumettons nos hypothèses à des procédures communes de vérification ». La pluralité des théories ne signifie pas qu’elles soient toutes également vraies, mais qu’elles constituent des approximations plus ou moins puissantes d’un réel qui résiste.
Une image attribuée au mystique Djalâl ad-Dîn Rûmî formule ainsi la condition humaine face à la vérité : « La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu, qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute vérité s'y trouve ». Cette métaphore reconnaît à la fois l’unité de la vérité (un seul miroir originel) et la dispersion des points de vue (les fragments ramassés par chacun).
L’erreur de celui qui dit « À chacun sa vérité » tient alors au fait de prendre le fragment pour le tout : il absolutise sa perspective finie, au lieu de la reconnaître comme portion, écho, approximation d’une vérité qui le dépasse. La pluralité des fragments n’autorise pas à conclure à la pluralité des vérités, mais invite à la confrontation, au dialogue, au travail de mise en commun.
Romain Rolland insistait lui aussi sur le caractère inachevé de notre rapport à la vérité : « Une discussion est impossible avec quelqu'un qui prétend ne pas chercher la vérité, mais déjà la posséder ». Pour lui, la vérité n’est jamais un bien que l’on posséderait en propre ; elle est une tâche à poursuivre, un chemin à parcourir. Dans une autre formule, il en souligne la dimension à la fois exigeante et généreuse : « Il faut aimer la vérité plus que soi-même et les autres plus que la vérité ». Aimer la vérité plus que soi-même, c’est accepter de remettre en cause « sa » vérité ; aimer les autres plus que la vérité, c’est reconnaître que nulle vérité n’est pleinement telle si elle écrase ou nie la dignité d’autrui. On voit que, chez Rolland, la vérité appelle un dépassement du moi, plutôt qu’un enfermement narcissique dans « ma » vérité subjective.
Peut-on alors sauver un sens légitime de l’expression « À chacun sa vérité » ? À condition de l’entendre de manière atténuée. Elle peut vouloir dire : à chacun son point de vue, sa manière singulière d’accéder à l’unique réalité ; à chacun son fragment de miroir, que nul ne peut lui confisquer. En ce sens, elle rappelle que nul n’a le monopole de la vérité, que toute prétention à la détenir entièrement est suspecte de dogmatisme.
Mais si l’on entend par là que la vérité se réduit à ce que chacun pense ou ressent, qu’il n’existe aucun critère commun pour départager le vrai du faux, l’illusion du savoir effectif, l’erreur de la connaissance rigoureuse, alors la formule devient contradictoire. Elle nie la structure même de la vérité, qui est d’être valable pour tous, et se confond avec le simple fait d’avoir une opinion.
L’expression « À chacun sa vérité » ne peut avoir de sens philosophique que si l’on distingue rigoureusement vérité, opinion, préjugé, connaissance, erreur, illusion et jugement. Elle n’est acceptable qu’à titre de rappel de notre condition finie : chacun n’accède à la vérité qu’à travers une perspective singulière, historiquement et psychologiquement située, et à travers un patient travail de dévoilement (Alètheia) toujours inachevé.
En revanche, comprise comme une consécration du relativisme, elle aboutit à ruiner la possibilité même de la vérité, et avec elle celle du dialogue rationnel, de la science comme « pas de côté » par rapport au sens commun, et de toute éthique de la discussion. Mieux vaudrait dire : à chacun son chemin vers une vérité qui, précisément parce qu’elle est vérité, ne saurait être la propriété de personne. Le rôle du cherchant est alors moins d’affirmer « sa vérité » que de participer à ce travail commun de dévoilement et de rectification.