Jeremy Bentham, philosophe, juriste et réformateur britannique, est surtout connu comme le fondateur de l’utilitarisme, une doctrine qui évalue la moralité des actions selon leur capacité à maximiser le bonheur et à minimiser la souffrance. Son approche résolument pragmatique et rationnelle a profondément influencé le droit, la politique et la philosophie morale modernes. Par ses réformes novatrices et sa pensée en avance sur son temps, Bentham a marqué l’histoire en cherchant à concevoir un système juridique et social plus juste et équitable.
Un enfant prodige tourné vers la réforme
Né dans une famille anglaise aisée en 1748, Bentham fait preuve d’une précocité impressionnante. Admis à l’Université d’Oxford à seulement 12 ans et docteur à 15 ans, il est initialement destiné à une carrière juridique. Mais rapidement, Bentham se détourne du barreau, jugeant les lois trop basées sur la coutume et l’usage, et insuffisamment guidées par des principes rationnels. Il décide de se consacrer à la philosophie et à la réforme sociale, convaincu que les institutions doivent être repensées pour maximiser le bien-être de l’humanité.
Très tôt, Bentham commence à développer sa théorie de l’utilitarisme, fondée sur l’idée que les actions doivent être jugées selon leur capacité à produire le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Ce principe fondamental s’oppose aux conceptions traditionnelles de la morale, qui reposaient souvent sur des critères abstraits ou religieux. Pour Bentham, la moralité n’est pas une question de principes absolus, mais une arithmétique des plaisirs et des peines. Chaque action doit être évaluée selon sept critères : durée, intensité, certitude, proximité, étendue, fécondité et pureté, qui permettent de calculer ses conséquences sur le bien-être général.
L’utilitarisme : maximiser le bonheur
Bentham a théorisé l’utilitarisme dans son ouvrage clé, Introduction aux principes de la morale et de la législation (1789), où il affirme que la nature a placé l’humanité sous la gouvernance de deux maîtres souverains : le plaisir et la douleur. Tout ce que nous faisons, explique-t-il, est déterminé par ces deux forces fondamentales, et toute action morale doit être jugée en fonction de son effet sur l’augmentation du plaisir ou la diminution de la souffrance.
Cette approche utilitariste, que Bentham appelle parfois le principe d’utilité, est à la fois individualiste et hédoniste, mais elle est aussi profondément démocratique : pour Bentham, chaque individu compte pour une, et aucune personne n’a plus de valeur qu’une autre dans le calcul du bonheur global. Cette idée révolutionnaire va à l’encontre des doctrines qui privilégiaient les élites ou les classes dirigeantes. Bentham rejette également l’idée de droits naturels, critiquant la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qu’il considère fondée sur des principes abstraits et irréalistes.
Un réformateur novateur : du Panopticon à la cause animale
Le pragmatisme de Bentham s’exprime également dans ses propositions de réformes politiques et sociales. L’un de ses projets les plus célèbres est le concept de Panoptique, une prison circulaire où les détenus seraient constamment observés sans savoir s’ils sont surveillés. Pour Bentham, ce système permettrait d’encourager un comportement exemplaire en incitant à l’autodiscipline. Le Panoptique illustre son souci d’allier efficacité et morale, et il incarnera plus tard, dans la pensée de Michel Foucault, l’idée d’une société de surveillance.
Bentham ne se limite pas aux réformes pénales. Il milite pour la libéralisation du commerce, la séparation de l’Église et de l’État, et l’égalité des droits pour les femmes. Il est également l’un des premiers penseurs à poser la question des droits des animaux. En anticipant les débats contemporains sur la sensibilité animale, Bentham affirme : « La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? ni : peuvent-ils parler ? mais : peuvent-ils souffrir ? ». Cette réflexion est fondamentalement utilitariste : puisque les animaux peuvent souffrir, leurs intérêts doivent être pris en compte dans le calcul du bonheur collectif.
Une influence durable et une pensée moderne
L’influence de Bentham s’étend au-delà de ses écrits philosophiques. Il joue un rôle important dans la fondation de l’University College London (UCL), une institution dédiée à l’égalité des droits et à l’accès à l’éducation pour tous, sans distinction de religion ou de statut social. À travers son disciple John Stuart Mill, l’utilitarisme de Bentham sera repris et affiné, devenant l’une des doctrines morales les plus influentes de l’époque moderne.
L’utilitarisme est aujourd’hui un argument philosophique puissant, utilisé dans des domaines aussi divers que l’éthique appliquée, la politique publique, et même la technologie. Par exemple, les principes utilitaristes sont évoqués dans la conception des voitures autonomes, qui doivent être programmées pour prendre des décisions éthiques en cas d’accident, en maximisant le bien-être collectif.
Bentham et le dilemme du tramway
Bien que Bentham ne soit pas l’auteur du fameux dilemme du tramway, sa philosophie utilitariste s’y applique parfaitement. Ce dilemme pose la question suivante : si vous pouviez détourner un tramway pour qu’il tue une personne au lieu de trois, le feriez-vous ? Selon le principe d’utilité, la réponse benthamienne serait affirmative : sacrifier une vie pour en sauver trois maximise le bonheur général. Ce type de raisonnement, qui évalue la moralité d’une action en fonction de ses conséquences, reste d’une grande actualité et est utilisé dans des discussions éthiques contemporaines.
Citations emblématiques de Jeremy Bentham
« La plus grande somme de bonheur pour le plus grand nombre. » – Introduction to the Principles of Morals and Legislation (1789).
« La nature a placé l’humanité sous la gouvernance de deux maîtres souverains : le plaisir et la douleur. » – Introduction to the Principles of Morals and Legislation (1789).
« La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? ni : peuvent-ils parler ? mais : peuvent-ils souffrir ? » – Sur la cause animale.
« Ce qui ne peut être d’un usage universel n’est pas nécessaire au genre humain. » – Le Philosophe ignorant (1766).
« Chaque personne compte pour une, et aucune pour plus d’une. » – Sur le principe d'égalité dans l’utilitarisme.
L’héritage de Bentham
Jeremy Bentham reste une figure essentielle de la philosophie morale et politique moderne. Sa tentative de quantifier la moralité des actions, son combat pour une justice plus équitable et son engagement en faveur de réformes sociales ont laissé une marque indélébile. Son utilitarisme continue d’influencer la philosophie contemporaine, notamment dans les discussions sur l’éthique appliquée et les droits des animaux, mais aussi dans la conception des technologies modernes, où les questions éthiques se posent de manière plus pressante que jamais.

