L'humilité, première des vertus


Humilité… le mot nous renvoie à la terre. Humilitas vient de humus, la terre fertile, celle qui reçoit, qui porte, qui nourrit, qui transforme ce qu’on y enfouit. De la même racine viennent homo et humanus : je suis littéralement un être « venu de la terre », « fait de terre ».

« L’humilité est la condition de la terre. La terre est toujours là et personne ne songe à s’en étonner, personne ne pense à elle, tout le monde la foule aux pieds ; elle reçoit les déchets et les rebuts, elle les accepte en silence et les transforme en richesse nouvelle, en ferment de vie ; elle se laisse traverser par le soleil et la pluie, prête à recevoir toute semence et capable de produire trente, soixante, cent fois plus qu’elle n’a reçu. »

L’humilité n’apparaît pas comme un abaissement, mais comme une disponibilité : être comme cette terre, prête à accueillir ce qui la dépasse, libre de ne pas retenir pour soi ce qui est reçu. Cela oblige à regarder autrement sa manière de se tenir au monde : chercher à paraître, ou consentir à être ce « sol » discret à partir duquel d’autres pourront peut-être grandir ?

Si humus, homo et humilitas partagent la même racine, alors l’humilité touche à la vérité même d’« être humain ». Être de terre, c’est accepter d’être fini, contingent.

Thomas d’Aquin présente l’humilité comme une « vertu-lien » : celle qui relie les autres vertus et les empêche de se corrompre. L’humilité n’est donc pas une vertu « en plus », à côté des autres : elle en est la condition de vérité. Sans humilité, le respect devient condescendant ; avec elle, il devient une forme de révérence devant le mystère de l’autre. Sans humilité, la tolérance ressemble à une supériorité qui « supporte » ; avec elle, elle devient ouverture : la conscience que ses propres certitudes sont fragiles, et que l’autre peut porter une part de vérité encore inaperçue. Sans humilité, la compassion peut rester « d’en haut » ; avec elle, elle se tient à côté, parce qu’elle sait que nul n’est à l’abri. Sans humilité, le pardon se donne comme une clémence depuis le banc des justes ; avec elle, il se donne depuis un lieu commun : celui d’une fragilité partagée. Sans humilité, la générosité crée une dette ; avec elle, elle se souvient que tout ce qui se donne a d’abord été reçu. Sans humilité, la bienveillance devient paternalisme ; avec elle, elle veut le bien de l’autre sans le définir à sa place.

L’humilité se découvre ainsi comme détachement, dépouillement : l’âme se vide d’opinions, de certitudes, d’attachements, pour devenir vraiment réceptive. L’œil voit toutes les couleurs parce qu’il est incolore ; s’il était déjà coloré, il serait aveugle à ce qu’il regarde. Tant qu’on est « rempli de soi-même », on laisse peu de place au réel. Libérons-nous de nos métaux… qu’ils soient richesse, réussite, statut, réputation, rôle. Chacun a ses protections, ses signes distinctifs, et chacun doit apprendre à les déposer. Ce dépouillement, si l’on consent à le traverser, devient une libération : cesser d’être un personnage, redevenir un être nu devant le mystère, et devant l’œuvre à mener.
Toute école de perfectionnement moral et spirituel n’est vraie que si elle commence par une initiation au dépouillement. On y perd nos repères, nos certitudes, parfois même le récit rassurant de notre vie d’avant, pour laisser advenir une vie nouvelle. Il s’agit, très concrètement, d’accepter de mourir à ce que l’on croyait être, afin de se laisser transformer.

La tentation est toujours là de « faire le bien pour être vu », d’être reconnu, de paraître exemplaire. L’humilité rappelle à la terre : elle nourrit sans se regarder nourrir.

Quant à l’amour, il devient inaccessible tant qu’on croit en être la source. Si l’on s’imagine le produire par effort ou par mérite, comment recevoir cet amour qui, par définition, vient d’ailleurs et circule à travers soi ? L’humilité permet de reconnaître que l’amour n’est pas « mon » amour, mais une réalité qui me traverse, comme l’eau de pluie traverse la terre jusqu’aux racines.

Plus la puissance de l’âme devient transparente, plus elle reçoit ce qu’elle accueille, et plus grande est sa joie. L’humilité devient alors non pas diminution de l’être, mais condition de sa transformation : ce n’est que dans le vide que le plein peut se déverser ; ce n’est que dans le silence que la Parole peut résonner ; ce n’est que dans la terre humble que la semence peut germer.

À partir de ce jour, l’humilité deviendra ce sol, cet humus sur lequel reposent toutes vos autres vertus. Elle deviendra l’air qui circule entre ces vertus, la lumière dans laquelle chacune apparaît pour ce qu’elle est vraiment.

Accepter d’être terre : inachevé, en chemin, consentir à ne pas être parfait, à commettre des erreurs, à ne pas tout savoir et à ne pas tout maîtriser… la joie qui en résulte — cette joie que rien ne peut entamer — deviendra le signe que la est atteinte : non possédée, ni pensée, ni formulée, mais vécue.