Par-delà la morale

 

« Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. »

 


Qu’est-ce qui fait qu’une action est « bonne » ou « mauvaise » ? D’où viennent nos valeurs et jugements moraux ? Depuis l’Antiquité, l’humanité se représente la vie morale comme un combat intérieur : d’un côté la Vertu qui élève l’âme et incarne le Bien, de l’autre le Vice qui tente l’individu vers le Mal. Ce duel symbolique rappelle que chaque être humain est confronté, tout au long de son existence, à des décisions éthiques engageant sa conscience. Faire le bien ou céder au mal — cette alternative habite nos contes, nos religions, nos œuvres d’art et bien sûr nos vies.

Et s’il n’y avait pas de phénomènes moraux mais seulement des interprétations morales des phénomènes, comme l’affirmait le philosophe Friedrich Nietzsche ? Si le Bien et le Mal n’étaient que des façons de voir le monde, où se trouverait alors la vérité de notre agir ? La dualité fondamentale du Bien et du Mal traverse toutes les cultures, qu’elle soit décrite en termes religieux (Dieu vs. Diable, forces du Bien contre forces du Mal), philosophiques (le Bien souverain platonicien vs. l’absence de Bien), ou simplement moraux (faire une « bonne » action vs. une « mauvaise » action). Comment définir ces deux pôles ? Le Bien est désirable ; le Mal, indésirable ! En somme, le Bien correspond à ce à quoi on devrait adhérer ou aspirer, alors que le Mal correspond à ce qu’on devrait rejeter ou combattre.

Certaines traditions religieuses dualistes, comme le manichéisme ou le zoroastrisme, ont même personnifié ce duel en opposant un principe du Bien (lumière, ordre, divinité bienveillante) et un principe du Mal (ténèbres, chaos, esprit maléfique). Dans la théologie chrétienne, le Mal est souvent interprété non comme une puissance indépendante, mais comme un manque de Bien : saint Augustin définissait le mal comme privatio boni, une privation du bien, c’est-à-dire l’absence de bonté, à l’image de l’obscurité qui n’est que l’absence de lumière. Cette idée souligne que le Mal absolu n’a peut-être pas d’essence propre : il serait ce qui résulte lorsque le Bien fait défaut. Quoi qu’il en soit, bien et mal forment un couple de contraires qui structure notre jugement moral. La dualité est universelle : certains comportements sont bons (valorisés) et d’autres mauvais (réprouvés).

Cependant, le contenu concret du bien et du mal varie énormément selon les époques et les cultures. La morale n’est pas affaire de vérité ; la morale est relative : chaque culture, chaque communauté, définit son propre ensemble de valeurs et de normes du bien et du mal. Raymond Massé parlait de moralités au pluriel — les réponses spécifiques qu’une société donne à la question « comment bien vivre ? ». Néanmoins, l’anthropologie morale contemporaine s’accorde à reconnaître qu’il y a aussi des invariants moraux à travers l’humanité — un socle de valeurs ou d’intuitions partagées. Par exemple, on ne connaît pas de société où la lâcheté, la trahison ou le meurtre gratuit seraient érigés en vertus. Au contraire, des principes se retrouvent sous une forme ou une autre presque partout. Ceci suggère que, malgré le relativisme culturel, l’être humain dispose d’une certaine intuition morale universelle. Nous reviendrons plus loin sur les sources de cette universalité.

Retenons pour l’instant que le Bien et le Mal sont à la fois des concepts absolus (chargés de sens philosophiques et spirituels) et des constructions humaines situées (évoluant au gré des contextes sociaux). Naviguer entre ces deux pôles demande à la fois de comprendre les principes généraux (par exemple, pourquoi valorisons-nous la justice ou la bienveillance) et d’apprécier la relativité des jugements (comprendre que ce qui est jugé bien dans un contexte peut être jugé différemment dans un autre). C’est là tout l’enjeu de l’éthique : penser le bien et le mal de manière éclairée, sans relativisme absolu (qui nierait toute valeur) ni dogmatisme aveugle (qui refuserait de questionner les normes établies).