Les profondeurs de l’esprit

 

« Il n’y a pas de prise de conscience sans douleur. Les gens sont prêts à faire n’importe quoi, aussi absurde soit-il, pour éviter d’affronter leur propre esprit. »

 


« Connais-toi toi-même », conseillait l’inscription gravée au fronton du temple de Delphes dans la Grèce antique, exhortant chacun à tourner son regard vers l’intérieur. Après avoir exploré le mystère de l’Être, il est temps maintenant d’entreprendre un voyage tout aussi vertigineux mais dirigé cette fois non vers l’infiniment grand, mais vers l’infiniment intime : notre esprit lui-même. La plus grande des aventures ne se déroule-t-elle pas au cœur de notre propre être ? Carl Gustav Jung, pionnier de la psychologie des profondeurs, écrivait ainsi : « Qui regarde à l’extérieur, rêve ; qui regarde à l’intérieur, s’éveille ». Nous portons tous en nous un univers intérieur encore largement inexploré. Notre vie de l’esprit est un théâtre où se côtoient la raison la plus lucide et l’imagination la plus folle, la lumière de la conscience et l’ombre de l’inconscient. Qu’est-ce donc que cet esprit qui nous habite et nous définit, sans que nous puissions le toucher du doigt ? Est-il une simple émanation du cerveau, cette prodigieuse machine biologique d’environ 1,4 kg nichée dans notre crâne, ou bien une entité d’une autre nature, immatérielle, peut-être même reliée à quelque principe spirituel plus vaste ?

Depuis des millénaires, philosophes, scientifiques, mystiques et poètes s’interrogent sur la nature de l’âme, de l’esprit, du moi. Le cerveau humain a été qualifié par le neuroscientifique Christof Koch d’« objet le plus complexe de l’univers connu » – avec ses 86 milliards de neurones interconnectés, il rivaliserait en complexité avec les galaxies. Ironie du sort, c’est cet organe complexe qui cherche aujourd’hui à comprendre son propre fonctionnement. Pour approcher de près la vérité de ce que nous sommes, nous devrons démêler un écheveau de questions liées les unes aux autres. D’abord, clarifier de quoi nous parlons : esprit, âme, conscience, mental, cerveau, matière… des termes que l’on confond souvent et qui engagent des visions du monde bien différentes. Chemin faisant, nous examinerons la multiplicité de nos facultés internes : la raison bien sûr, qui nous distingue en partie des autres animaux, mais aussi le « cœur » au sens figuré – c’est-à-dire le siège de l’affectivité, de l’intuition, de tout ce qui en nous sent et ne se réduit pas à des calculs logiques. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point », rappelait Blaise Pascal. Nos instincts aussi seront au rendez-vous de cette exploration, ces forces archaïques héritées de millions d’années d’évolution, qui continuent de modeler nos désirs et nos peurs au quotidien. Comment la part animale en nous cohabite-t-elle avec la pensée rationnelle ? Sommes-nous aussi libres et maîtres de nous-mêmes que nous le croyons, ou bien largement pilotés par des programmes biologiques et des conditionnements inconscients ? Les neurosciences contemporaines suggèrent par exemple que bon nombre de nos choix se font avant même que nous en ayons conscience – jusqu’à 7 secondes avant dans certaines expériences – ce qui pousse certains chercheurs à parler du libre arbitre comme d’une possible illusion. Faut-il en conclure que nous ne sommes que des automates sophistiqués, ou bien que la question est plus nuancée qu’il n’y paraît ?

Qui suis-je ? Un corps ? Une conscience ? Un faisceau d’expériences en changement permanent ? Les traditions spirituelles d’Orient comme d’Occident, chacune à leur manière, ont invité l’humain à reconnaître que l’ego – cette image de soi séparé que nous chérissons – n’est peut-être qu’une construction transitoire, voire une illusion à dépasser pour atteindre une vérité plus profonde. Y a-t-il en l’homme une essence immatérielle, une âme immortelle dépositaire de son identité, ou notre identité n’est-elle qu’une histoire que raconte notre cerveau, sans support éternel ?