Le mystère de l'Être


 

« La plus belle et la plus profonde expérience que puisse faire un homme est celle du mystère. […] Qui ne s’émerveille plus est déjà comme mort : une chandelle éteinte. »

 

Nous sommes tous embarqués dans la grande aventure de l’existence. Qui n’a jamais ressenti, sous la voûte étoilée, le vertige infini du commencement ? Faut-il nécessairement convoquer Dieu pour expliquer l’Être ? Environ six personnes sur dix croient en Dieu ou en une force supérieure. La croyance est très majoritaire en Afrique, en Asie du Sud ou en Amérique latine, mais nettement plus minoritaire en Europe occidentale. Pour beaucoup, et peut-être pour vous, l’existence (et sa finitude) n’a de sens que comme émanation d’un absolu : Dieu dans les monothéismes, le Brahman dans l’hindouisme, la vacuité créatrice dans le bouddhisme mahāyāna ou le Tao dans le taoïsme. Mais la conception même de cet « absolu » varie profondément.

Chez Spinoza, Dieu est la substance unique, infinie, éternelle, cause de soi (causa sui), qui s’identifie à la nature. Il n’est pas une personne, il n’a pas de volonté ni d’intention : il est le réel même, nécessaire et sans dehors. Rien d’extérieur à lui ne saurait expliquer son existence, car il n’a pas de « commencement ». Cette vision panthéiste élimine le besoin d’un créateur séparé : Dieu est l’Être même, immanent, qui se déploie nécessairement en une infinité de modes.

À l’opposé, les trois monothéismes abrahamiques – judaïsme, christianisme, islam – parlent d’un Dieu personnel, libre et créateur. Dans cette perspective, le monde n’existe pas par nécessité mais par un acte intentionnel. Le judaïsme voit en YHWH l’Éternel qui, par la Parole, fait surgir le monde et conclut une alliance avec son peuple. Le christianisme affirme que ce même Dieu est Trinité, et que la création procède d’un amour infini qui déborde jusque dans l’incarnation du Christ. L’islam proclame Allah comme l’Unique, infiniment miséricordieux et tout-puissant, qui crée ex nihilo et soutient à chaque instant l’être des choses. Ici, la création n’est pas une émanation immanente, mais un choix extérieur transcendant et libre. Mais même dans cette perspective, la question décalée d’un cran reste sans réponse : quelle est la cause de Dieu ? La théologie répond qu’il est un être nécessaire, non causé, éternel. Cette nécessité, cependant, n’est pas démontrable par la raison seule : elle relève de la foi, ou d’une intuition métaphysique que rien n’explique l’Être sinon lui-même.

Les traditions orientales, quant à elles, contournent ou évacuent la problématique de la causalité. Le Tao est « la voie », l’ordre naturel du cosmos, mais il est indéterminé, insaisissable. Le Tao Te King avertit dès ses premiers vers : « Le Tao dont on peut parler n’est pas le Tao éternel. » Il n’est ni un dieu personnel ni une substance fixe : il est à la fois source et mouvement, principe et flux. De même, dans le bouddhisme, on n’affirme pas une cause première, mais un tissu d’interdépendances : la coproduction conditionnée (pratītyasamutpāda). Rien n’a de fondement fixe, rien ne naît de soi, mais tout surgit en dépendance de tout le reste. Ici, la question « qui a créé ? » perd son sens : il n’y a ni commencement absolu, ni créateur distinct, seulement un enchaînement sans origine saisissable.

Ainsi, selon les traditions, l’absolu prend des visages très différents : il est personnel, libre et créateur chez les monothéismes ; nécessaire et impersonnel chez Spinoza ; flux indéterminé dans le taoïsme ; interdépendance sans fondement dans le bouddhisme.